Il faut une réponse artistique au temps du coronavirus

Il faut une réponse artistique au temps du coronavirus

Venez jusqu’au bord.

Nous ne pouvons pas, nous avons peur.

Venez jusqu’au bord.

Nous ne pouvons pas, nous allons tomber.

Venez jusqu’au bord.

Et ils y sont allés.

Et il les a poussés.

Et ils se sont envolés.

 

Guillaume Apollinaire

 

C’est en faisant un saut dans l’imaginaire, en l’incarnant dans un acte créatif, que nous pouvons apporter à ce monde des idées et des réalités inédites, une nouvelle façon de voir et d’être. Le coronavirus nous précipite dans un moment de transformation. Il s’agit bien entendu d’une tragédie, mais de celle qui nous ouvre un espace extraordinaire pour imaginer à quoi pourrait ressembler un avenir meilleur pour chacun d’entre nous.

 

Nous nous tournons vers la science pour trouver des moyens de faire face au virus, mais nous devons aussi nous tourner vers les artistes afin d’explorer notre place dans l’univers, notre relation au monde et aux autres, sur les plans physique, intellectuel et spirituel. Les artistes sont comme des astronautes de la culture, les meilleurs d’entre eux nous révèlent l’horizon lointain avec leur longue vue. Lorsque les civilisations s’effondrent, la seule chose qui reste est l’art, sous toutes ses formes, conservé et vénéré dans les musées et bibliothèques du monde entier.

 

En 1987 s’est tenue à Londres une exposition collective autour de trois artistes : Mark Rothko, Joseph Beuys et Yves Klein. Ces trois artistes incarnaient la tendance de l’art contemporain à explorer les questions existentielles majeures auxquelles l’humanité fait face. Ils étaient des prophètes, décrivant un autre type de monde, nourri de plus de conscience.

 

Rothko cherchait à explorer le domaine spirituel et se souciait profondément de la société. Beuys examinait notre univers et les grands schémas d’idées. Il s’investissait dans la possibilité d’un nouvel ordre social, adoptant dans son travail l’approche d’un chamane.

Ayant grandi dans les décombres laissés par la Seconde Guerre mondiale, Beuys fusionnait dans son travail les préoccupations écologiques, politiques et scientifiques. Beuys et Rothko se considéraient comme des explorateurs du nouvel âge.

 

Klein explorait les notions de transformation. Il se voyait lui-même comme un messager de grandes nouvelles, un nouvel homme qui offrait son nouvel art à un monde nouveau. Un monde dans lequel l’art serait un langage d’émotion pure, entre des individus sensibles et perspicaces.

 

Ces trois artistes posaient des questions que seuls les êtres humains peuvent se poser : Pourquoi sommes-nous ici ? Pour quelle raison existons-nous ? Quelles sont les valeurs qui soutiennent ce qui nous importe le plus ? Quel type de monde souhaitons-nous mettre en place ? En tant que créateurs de monde, ils disaient tous, à leur manière, que nous avions besoin d’une nouvelle conscience. Nous devons nous transformer, mais dans quelle direction ?

 

En arrière-plan, irriguant le travail de ces artistes, se trouvait la pensée de Rudolf Steiner et de Max Heindel, persuadés tous les deux que l’homme, à un certain moment du troisième millénaire, serait capable de se transformer, par ses propres efforts et la force de ses pensées. Ils étaient convaincus que nous nous échapperions de cet âge matériel pour entrer dans une nouvelle ère de notre évolution, marquée par plus de spiritualité et de sensibilité. Pour moi, cette transformation consiste à faire entrer dans ce monde ce que la philosophe Iris Murdoch appellerait « le bien ». Dans son livre La souveraineté du bien, elle écrit : « le concept de bien n’est pas le nom d’un objet ésotérique, mais l’outil de tout homme rationnel ». Nous avons certainement besoin que chaque être humain soit rationnel dans le moment que nous vivons.

 

La recherche du bien et le fait de l’apporter au monde vont à l’encontre de l’égoïsme de notre économie néolibérale. Cela fait trop longtemps que sont mis de côté la vertu universelle du bien et le besoin d’une société empreinte de plus de transformation. Nous avons atteint une limite : un tiers de la fortune mondiale repose sur des comptes offshore ; nous sommes assaillis par des incendies et des épidémies ; les glaciers fondent et s’effondrent dans les océans.

 

Avant que le virus frappe, il y avait déjà un basculement dans la discussion sur le type de monde dans lequel nous souhaitons vivre. Un basculement alimenté par un changement générationnel dans les valeurs, la connaissance et la conscience que notre monde ne tourne pas comme il le devrait. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas de ticket pour l’avenir. Ils n’auront pas automatiquement de travail. Ils n’auront pas d’emploi à vie. Ils n’auront pas de retraite. La plupart d’entre eux savent qu’ils n’auront jamais les moyens de s’acheter une maison. Mais malgré tout cela, ils sont imprégnés de valeurs. Ils pensent beaucoup à l’environnement et se sentent profondément concernés par les questions de responsabilité sociale, d’égalité et de diversité. Cette génération réfléchit à ce à quoi ressemblerait une vie pleine de sens, à la manière de la créer. Ils ont conscience que nous ne pouvons plus nous permettre de suivre le mantra économique du « profit à tout prix ». Que ce mantra nous tue à petit feu.

 

Qu’est-ce que le moment vertigineux que nous traversons nous montre ? Que nous sommes une seule espèce, qu’il n’y a pas de « je » sans un « nous », qu’il n’y a pas de vie sans communauté. La distanciation sociale crée des scènes sociales surréalistes. L’humanité ne fonctionne que par l’action collective. La nature nous appelle, car nous sommes nous-mêmes la nature. Nous avons tous des besoins spirituels à nourrir. L’économie dans sa forme actuelle nous voue à l’échec. 

 

Le changement qui nous submerge ne prend pas la forme d’un nouveau système politique, religieux ou philosophique. C’est un nouvel état d’esprit, une vision du monde qui n’est pas religieuse, politique ou même philosophique. Je pense qu’il provient de l’idée première de rechercher le bien. On nous a vendu l’idée de l’individualisme, mais pas celle de la responsabilité individuelle, dans notre économie basée sur la consommation matérielle. Mais nous abandonnons notre responsabilité individuelle à nos risques et périls. Revendiquer notre individualité avant notre lien aux autres a un coût : nous y sacrifions la conscience de notre présence dans le monde et la lucidité face à ce que d’autres font pour nous garder dans cette sorte de torpeur aveugle. La conservatrice Jane Seymour a écrit : « il est plus facile d’être prisonnier, de faire semblant, de s’anesthésier soi-même que de prendre la responsabilité de notre liberté individuelle ».

 

Beaucoup d’artistes sont persuadés que si nous adoptons enfin une vie pleine de conscience, l’art tel que nous le connaissons disparaîtra, et que ce qui le remplacera sera bien plus grand que tout ce que nous avons connu jusque-là. Beuys en était intimement convaincu. Il croyait aussi que nous avons tous la capacité à réaliser des actes créatifs, que nous possédons tous un potentiel créatif inhérent. C’est une hypothèse très convaincante.

 

Nous avons besoin d’une réponse artistique à ce monde, une réponse qui cherche à le guérir et le régénérer. C’est le moment ou jamais pour refaire le monde, pour chercher le bien, et le faire se manifester dans tout ce que nous créons. Pour fonder un avenir qui vaille la peine d’être vécu, nous devons trouver un équilibre entre l’économie, l’écologie et la communauté. Sitôt que nous imaginons la possibilité de quelque chose, cette chose peut exister. Nos imaginations s’alimentent de suggestions, et c’est à travers ce saut dans l’imaginaire et la créativité que nous serons en mesure de faire exister une nouvelle réalité.

 

 

Alan Moore 2020

 

Left Continuer vos achats
Votre commande

Votre panier est vide